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FFC : clap de fin pour le Clan Tourqui après 22 ans de règne ?

Traversant une période difficile, le football comorien est secoué depuis deux mois par une crise sans précédent. Une situation délicate engendrée par des dirigeants d’un même clan qui règnent sans partage dans le football comorien depuis 22 ans. Nous avons jugé nécessaire aujourd’hui de vous parler du Clan Tourqui, du nom de monsieur Salim Tourqui, ancien président de la Fédération de Football des Comores (FFC) aux affaires depuis 1997. L’homme aux plusieurs facettes qui, de plus de son poste de Président de la FFC, est aussi à la fois depuis des années Directeur de DHL Comores, gérant d’Océan voyage et Transit Com et Consul honoraire d’Espagne en Union des Comores. L’occasion de retracer quelques faits marquants derrière la « belle histoire » de son règne à la tête de la FFC ainsi que son héritage.

Crée depuis 1979, la Fédération Comorienne de Football (ancienne appellation jusqu’en 2015) est pourtant récente dans la scène internationale. Elle n’a été reconnue comme membre de la FIFA que le 12 septembre 2005. « S’ouvrir au monde par la porte du sport » tel est le défi que s’était donné le président de la fédération Salim Tourqui. Quatorze ans plus tard, les Comores s’ouvrent et se découvrent au monde effectivement par le football. Des années jugées de progrès et d’un bilan aussi jugé satisfaisant pour de nombreux amateurs. Mais depuis sa démission en novembre 2017, son bilan et son action méritent une attention particulière. Les différentes crises que traversent la FFC depuis son départ ne peuvent être traités sans d’abord comprendre les différents couacs orchestrés durant toutes ces années.

Une gouvernance placée sous le signe du régionalisme

Nous sommes en 2005, la FCF vient à peine d’être affiliée à la FIFA après plusieurs tentatives. Une bonne nouvelle pour le football comorien qui a été applaudie par tous. Mais cette adhésion a été faite sans en réalité un dossier assez solide. « J’ai dû faire jouer mes relations » s’amusait après le président Tourqui. Mais c’est loin d’être une simple blague. Les Comores ont rejoint la FIFA sans au préalable avoir une véritable structure administrative n’en parlons plus d’infrastructures. Ce qui va rapidement mettre la FCF en difficulté. Elle devait déjà en 2006 faire face à défi crucial : se doter d’un stade aux normes internationales. Un dossier qui marquera le premier couac post affiliation FIFA de l’ère Tourqui.

Salim Tourqui et Joseph Blatter respectivement présidents de la FFC et de la FIFA

Moins d’un an avant le debut des éliminatoires du Mondial 2010, plus le temps d’envisager la construction d’un nouveau stade. Sans soutien de l’Etat, il était plutôt question de rénover un stade déjà existant. En particulier celui de la capitale Moroni. Mais l’envoyé spécial de la FIFA Jean-Michel Bénézet en avait suggéré un autre site. « Le stade de Moroni ne peut convenir. Trop vétuste, bloqué entre des bâtiments privés et des dépôts d’hydrocarbures, il ne peut faire l’objet d’une simple rénovation. Pour satisfaire au minimum requis par les standards actuels, j’ai préconisé le terrain de Chamlé ». Mais à la grande surprise générale, le stade choisit n’est autre que celui de Mitsamiouli, ville originaire du président Tourqui. Le centre de formation national, l’Académie Twamaya, y sera aussi implanté dans cette ville en 2010. Et cet épisode guidera son action puisque sous sa présidence les autres îles passeront toujours après Ngazidja, son île d’origine.

Des projets fantômes, gestion opaque et une impunité totale

Mais le régionalisme est un fléau qui touche même le sommet de l’Etat. Une grande partie de la population ne s’en est pas encore débarrassé de cette pratique. Caractériser la gestion de la FFC avec seulement cette étiquette serait une grande erreur. Celle de passe à travers le sujet le plus important qui met tout le monde sur la même table : les finances. Et des audits il y en a eu plusieurs. Ils ont à plusieurs reprises relevé à chaque fois des irrégularités dans la gestion financière du football comorien. Le dernier en date est un audit réalisé par le cabinet malagasy Mazars Fivoarana en avril 2018. Mais sans avoir la moindre conséquence. Comme si chaque membre de la FFC impliqué était doté d’un totem d’immunité. Au niveau local et devant les instances internationales de la CAF à la FIFA.

« Des chèques ne comportent pas le nom du bénéficiaire […] De plus, les copies de chèque émis ne sont pas jointes systématiquement aux factures. Des écarts ont été constatés entre les avances et les pièces justificatives de leur utilisation […] Le suivi d’exécution des contrats des travaux d’aménagement des stades ou des terrains n’existe pas. » peut-on lire sur le rapport. Avant ce rapport, ce sont donc des centaines de milliers de dollars utilisés chaque année en toute opacité durant 13 ans. L’audit ultime à l’origine de la fin d’un système. Secouée par des soupçons de corruption, la FIFA essayant de se faire une bonne image, impose alors des nouvelles directives à la FFC. Le recrutement d’un directeur financier et un contrôle rigoureux des caisses de la fédération.

Mais qu’en est-il des faits qui leur sont reprochés ? Jusqu’à présent aucune sanction n’a été prise. Au-delà des finances propres dont la gestion est remise en question, il y a aussi des projets de rénovation de stades. Des projets « fantômes » puisque la réalité sur le terrain est tout autre. L’audit fait mention par exemple de ceux d’Ipvembeni et de Mohoro dont les travaux ont théoriquement débutés en 2014. Fait surprenant puisque ces dits stades n’ont rien de particulier qui les différencie des terrains rocheux locaux. Des exemples qui rappellent aussi plusieurs autres cas comme celui de Djoiezi (un autre fantôme), de Fomboni (dépourvu de vestiaires et tribunes) ou encore celui de Sima dont les travaux sont en cours depuis 2016. Ce dernier est encore à l’état du terrassement. « Il y avait des retards dû à une sous-évaluation des travaux. Quand les gens se sont rendu compte, il fallait encore des équipements supplémentaires. » expliquait le président Saïd Ali Saïd Athouman (SASA) en juillet 2018. D’après lui tout devait se terminer quelques mois après. Un an plus tard, aucune évolution.

Depuis l’affiliation des Comores à la FIFA en 2005, la FFC a bénéficié chaque année jusqu’en 2016 entre 250 000 à 500 000 dollars d’aides du Financial Assistance Programme (FAP). Les sommes variaient suivant les projets et objectifs fixés entre les deux parties. En 2015 par exemple, elle a bénéficié de 1 050 000 dollars. A l’arrivée du Programme Forward 1.0 en 2017 et de la version 2.0 en octobre 2018, les sommes ont considérablement augmentées. Ce sont donc plusieurs millions de dollars d’aides FIFA destinés au développement du football comorien depuis 2005. Mais toutes ces aides ne sont visibles que sur quelques points que l’on peut compter des bouts des doigts. Renovation des stades de Mitsamiouli, Moroni et Fomboni (à moitié) et de ce qui était de 2010 à 2017 l’Académie Twamaya. Comment a été donc géré l’ensemble de ces financements ? S’agit-il de détournement de fonds ou une mauvaise gestion ? Un début de réponse a été étonnement fourni il y a deux ans par la fédération.

Les Cœlacanthes A, l’arbre qui cache la forêt

Au pays de la corruption et de l’anarchie, on retrouve différentes formes de détournement de fonds. Tout dépend de la motivation et des objectifs envisagés. Et parmi toutes ces formes, il y en a une qui passe inaperçu et qui peut aussi servir à votre image. Celle d’utiliser des fonds destinés à des domaines spécifiques pour un domaine particulièrement populaire. Pour une fédération de foot, surtout en Afrique, il s’agit de tout miser sur l’équipe nationale A. Tant que les résultats suivent, la fédération peut se targuer d’avoir une bonne gestion. Se donner tous les mérites et avoir l’opinion dans sa poche. C’est ce qui s’est en effet passé à la FFC avec les millions de de dollars d’aides FIFA. Ce que l’on sait jusqu’à présent est qu’une grande partie des fonds destinés aux autres domaines ont été rédigés vers les Cœlacanthes A.

Mariyatta Abdou Chakour, Secrétaire générale de la FFC depuis 2005

Une pratique qui a perduré pendant 11 ans et reconnue par les autorités fédérales en février 2017, au moment où la FFC n’arrivait pas à réunir le financement du tour préliminaire des éliminatoires de la CAN 2019 face à Maurice. « Nous avons jonglé avec notre subvention de la FIFA. Mais cela n’est plus possible cette année. Nous avons été interpellés par la CAF car nous nous servions des moyens de la FIFA pour notre sélection masculine A » expliquait à l’époque Mariayatta Abdou Chacour, inamovible Secrétaire Générale de la fédération depuis 2005. Sous sa direction et sous les directives de Tourqui avec la complicité de Msahazi Soilihi (directeur de développement depuis 2010), la numéro 2 de la FFC a avoué donc avantager l’équipe nationale au détriment des autres domaines. Un détournement de fonds à peine voilé passé sous silence. Aucune voix au niveau du Comité exécutif ne s’est jamais levé durant cette période pour dénoncer cette pratique. Aucun responsable d’un département marginalisé n’a osé s’opposer. Du football des jeunes, ligues régionales, chargés de compétitions jusqu’au football féminin dirigé alors par Saïd Ali Saïd Athouman (membre de la FFC depuis 2007).

La chute était imprévisible

« Dans mon nouveau mandat, je miserai beaucoup sur la campagne de la lutte contre la corruption. Ce phénomène existe, malheureusement, dans notre football et souille notre institution. » déclarait avec détermination Salim Tourqui après sa nouvelle réélection du 15 novembre 2015. Lutter contre la corruption mais avec quels moyens et contre qui ? S’il essayait à travers ses mots de se désengager, il n’a en outre jamais fait un effort pour sanctionner les coupables. Et c’est cette négligence qui va causer sa perte après les scores fleuves du 1er novembre 2017 lors de la dernière journée du championnat à Ngazidja. Des scores et une situation très courante dont la plus marquante avant celle-ci a eu lieu cinq ans plutôt. Un certain 4 novembre 2012 lorsque Djabal FC avait battu ASIM par 23 buts 1 durant la dernière journée du championnat à Ngazidja. Déclenchant un conflit avec Coin Nord (co-leader) et mettant en mal l’image de l’institution. Pour éviter de pareilles situations, les textes ont été modifiés afin de considérer en priorité le goal-average particulier. Mais pour le cas de la crise de novembre 2017, la fédération n’avait aucun moyen de se débarrasser de l’affaire. Elle y était fortement impliquée.

A trois journées de la fin du championnat, les Règlements Généraux ont été modifiés sans aucune base légale afin de donner d’importance au goal-average général. Le scandale de trop qui poussa même le gouvernement à s’auto-saisir de l’affaire. Le ministre des sports de l’époque annonçait la suspension du Comité exécutif avant de faire marche arrière sous menace de la FIFA pour ingérence. Mais la chute était déjà inévitable pour Salim Tourqui, lâché par les siens et qui finit par démissionner neuf jours plus tard. Partant par la petite porte et sans véritable successeur. Aucun parmi ses collaborateurs n’était en réalité prêt pour assurer la succession. Lui-même, persuadé de régner encore plus longtemps, ne les a jamais préparé à cette éventualité. Personne n’imaginait un départ aussi rapide et brutal. Ce fut le début d’une lutte silencieuse de succession qui a fini par se déclarer début août.

Fracturé par une lutte de pouvoir

Bien que démissionnaire, son comité exécutif et l’ensemble du personnel de la fédération ont gardé leurs fonctions. A l’exception d’Ali Chahidi (aux affaires depuis 2006), son proche collaborateur et Chef de cabinet depuis 2013, qui a quitté l’institution. Il s’était d’ailleurs manifesté pour succéder à son mentor avant de voir sa candidature être recalée. A l’élection de Saïd Ali Saïd Athouman en février 2018 (avec le soutien de Tourqui), la FFC n’avait donc techniquement pas changé de régime. Le système et les pratiques restaient les mêmes et ce malgré les ambitions affichées par le nouveau président. Les scandales et les crises s’enchaînaient au fil des mois. D’abord avec des affaires en relation avec les clubs comme celui de Ngazi Sport ou celui du champion 2018 qui opposait Fomboni et Volcan Club. Puis vient ensuite des affaires internes de la FFC tel que la dissolution de la Ligue de Ngazidja en septembre 2018. Et d’un affaire à un autre jusqu’à celui de l’UAFA Cup, occasionnait petit à petit une nouvelle crise. Cette fois-ci pas de scandale majeure mais un simple affaire de représentant dans une compétition internationale de clubs.

Le président de la FFC Salim Tourqui et Said Ali Said Athouman (son collaborateur et membre du Comité exécutif) en juillet 2016 au Stade de Moroni

Nous n’allons pas revenir sur la crise en elle-même dans cette article. Nous l’avons déjà traité et pour plus de détails nous vous recommandons de consulter les deux articles suivants :
FFC : Omar Ben Hassane Ali désigné président par intérim
Ethique : Youssouf Ismael et Abdallah Mhadji suspendus de leurs fonctions

La destitution en août par la CNE du président Saïd Ali Saïd Athouman dont le mandat est arrivé à terme, en théorie fin septembre ne lui permet pas de se présenter de nouveau. Et cette fois-ci la crise a davantage divisé le clan. Les pros SASA d’un côté et le camp actuellement majoritaire au Comité exécutif de l’autre. En attendant les élections de décembre, la question de la succession reste encore un mystère. Quel autre membre du clan va encore essayer de pérenniser l’héritage du Père fondateur ? Y a-t-il une lueur d’espoir de changement ? L’espoir est bien loin avec un membre du Comité exécutif. Qu’il soit pro ou anti SASA, la majorité d’entre eux ont été impliqués dans des affaires de corruption, favoritisme ou de malversation. Certains sous la longue présidence de Tourqui et d’autres sous celle de SASA. De l’actuel Président par intérim Omar Ben Hassane Ali, du Vice-président Toienlidine Anassi, d’Ali Malide, Abdallah Mhadji à Mhoussine Bacar pour ne citer qu’eux.

Y a-t-il une influence de Salim Tourqui dans la crise ?

« Je tiens à remercier et à encourager le vice-président Youssouf Idjihadi et ses co-membres du Comité exécutif. Sans lui, l’institution n’aurait pas survécu. Elle aurait coulé depuis longtemps. » déclarait sans détour Salim Tourqui le 2 septembre dernier. Une déclaration qui sème encore le doute concernant une probable influence de l’ancien président dans la crise actuelle. Moins loquace depuis son départ, l’ancien président n’avait jusqu’alors pas donné publiquement un avis sur la gestion de la fédération. Ces déclarations ne sont donc pas passées inaperçues. Certains lui reprochent d’être sorti de sa réserve pendant que d’autres pensent désormais qu’il est derrière cette crise. Est-il vraiment l’instigateur ou veut-il juste profiter de la situation pour imposer un proche collaborateur ? En attendant les conclusions des émissaires de la FIFA, il est encore très tôt et encore sans preuves tangibles de justifier son implication pleine et entière.

Ce pendant, son soutien au chef de fil du camp majoritaire du Comité exécutif n’est pas anodin. Chef de l’Etat Major de l’armée comorienne, le Colonel Youssouf Idjihadi est devenu Vice-président de la FFC depuis 2015 à l’occasion de la nouvelle réélection de Salim Tourqui. Soutenu par ce dernier, Idjihadi n’est pourtant pas nouveau dans le milieu du football comorien. Il a travaillé avec Tourqui en tant que président de la Commission Régional d’Appel (CRA) à l’époque où son mentor était encore Président de la ligue de Ngazidja. Parmi les membres de son camp à la FFC, il est le seul à ne pas être directement impliqué dans une affaire de corruption. Mais est-il possible qu’il soit candidat aux prochaines élections ? A l’évidence, ses hautes responsabilités dans l’armée ne lui permettraient pas d’assurer en même temps la présidence de la FFC. Si l’on suppose une probable influence aux élections, pourquoi donc un tel choix ? Envisage-t-il un retour aux affaires ? Seul l’avenir nous le dira.

Étudiant en Mathématiques, fondateur et administrateur de Comoros Football 269. Un passionné de football africain et un éternel fan de Young Africans (Yanga). Entre le Taarab qui m'inspire et d’être possédé au moindre lyrics d'un Igwadu, je demeure au moins un Makua de culture Swahili.

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